Un gosse cherche sa soeur, alors sa mère lui colle un gifle. Il lui répond par un coup de poing dans les hanches. Bien plus que l'altercation, c'est l'indifférence avec laquelle elle est vécue par ses protagonistes qui me choque. Ce n'est pas une dispute, ce n'est pas la violence ; c'est un langage, un mode de communication. On pourrait les soupçonner de se frapper machinalement, tellement ils sont ailleurs quand ils le font.
Un autre gamin, qui doit avoir sept ans, n'arrête pas de taquiner son grand frère. Ce dernier le colle contre la paroi et l'étrangle, lui dispense méthodiquement des coups de genou dans les côtes, le cogne dans le ventre. Mais à chaque fois il revient, avec un sourire horrible sur son visage, fasciné par la douleur que son grand frère lui procure. Il prend ostensiblement plaisir à se faire frapper. La soeur les regarde en riant et en les traitant de pédé. Alors la grand-mère se fâche dans une langue gitane, et les enfants se moquent d'elle en français.
Tout ce monde là est agglutiné autour de moi dans la petite salle d'appel, et je dois supporter le regard vicieux de l'enfant qui quémande des coups couplé à l'exaltation de celui qui en met pendant d'interminables minutes.
Soudain mon regard se pose sur un minuscule bout de chou, dissimulé derrière la grosse matonne qui fait l'appel. C'est une petite fille comme il y en a dans les contes, avec des cheveux en or qui font des boucles et des immenses yeux bleus, tout ça emmitouflé dans une doudoune rose en plastique. C'est le symbole même de l'innocence, qui attend patiemment que l'on appelle le nom de son père incarcéré. Alors pendant que j'admire le contraste qu'elle incarne, elle lève les yeux sur sa mère et se met à faire toutes sortes de gestes. Au milieu de tout ce vacarme et de cette violence ordinaire, il y a cette fillette de trois ans qui traduit en langage des signes les consignes de sécurité à sa maman. La chorégraphie est surréaliste.
C'est un îlot de paix, une bulle miraculeuse, inespérée, un moment aussi fascinant que pathétique.
Conversation entre gamins dans la dernière salle d'attente (si encore l'expression "salle d'attente" a un sens en prison) ;
- Vous êtes pauvres dans ta famille ?
- Oui, et toi ?
- Oui. C'est mieux d'être pauvre.
- T'es con ou quoi, c'est mieux d'être riche, on peut s'acheter des voitures.
- Non, non, non, non (inaudible), c'est bien d'être pauvre.
Le gamin de tout à l'heure se remet à chercher son frère. Devant l'inaction de la grand-mère et ma patience qui s'érode, je décide d'intervenir et lui enjoint d'arrêter. Le regard qu'il me donne est comparable à celui qu'on lance au ciel quand il commence à pleuvoir. C'est embêtant, pas tout à fait contraignant.
Alors qu'ils se mettent à débattre de la définition du mot "pédé", une femme à côté de moi glisse discrètement à l'oreille de son mari "t'as vu son dos ?". Ça ne manque pas de m'exaspérer ; après tout ce que l'on a vu d'eux, tout ce que cette dame trouve à dire c'est que leurs habits sont sales. Comme si le plus impardonnable crime de la grand-mère fut de ne pas avoir au moins essayé de sauver les apparences. Ça fait parti de ces couples que l'on voit rarement, une fois tous les deux mois tout au plus ; ils aimeraient sans doute voir leur fils plus souvent mais ils ont trop honte de se montrer là pour subir l'humiliation plus souvent.
Et puis surtout il y a cette femme, qui me fascine, les traits fins, les yeux noirs et agités, habillée en survêtement, flanquée d'un bébé absent.
Pas un être humain ne m'a jamais semblé aussi proche de l'animal. N'y voyez pas là une insulte, je ne parle pas d’intelligence, ce que je veux dire simplement c'est que tout chez elle semble être entièrement guidé par l'instinct. Elle est pleinement dans l'action. Tout son être est dans le verbe faire. Elle n'a pas l'air d'avoir conscience d'elle. D'ailleurs quand on répond à une de ses questions, elle ne dit jamais merci, mais pas parce qu'elle n'est pas gentille, non, parce qu'elle est déjà en train de penser à la prochaine étape, à la prochaine action. Elle ne parle pas un mot de français et nous demande les choses directement en espagnol, comme si l'idée que certains ne le parlaient pas ne lui avait pas traversée l'esprit. Sa vie semble n'avoir jamais été qu'une succession de gestes et d'actions nécessaires. Pas nécessaires à un quelconque bien être, bien sûr, mais nécessaires à l'accomplissement d'un devoir. Sa présence ici semble tout à fait naturelle, banale presque, mais évidemment héroïque. Une femme ordinaire, mais en un peu plus.
Quand elle découvre nonchalamment son sein pour allaiter son bébé, elle regarde fixement par la fenêtre ; elle est déjà dehors, en train de mener son prochain combat, seule et héroïque sans le savoir.
Un autre gamin, qui doit avoir sept ans, n'arrête pas de taquiner son grand frère. Ce dernier le colle contre la paroi et l'étrangle, lui dispense méthodiquement des coups de genou dans les côtes, le cogne dans le ventre. Mais à chaque fois il revient, avec un sourire horrible sur son visage, fasciné par la douleur que son grand frère lui procure. Il prend ostensiblement plaisir à se faire frapper. La soeur les regarde en riant et en les traitant de pédé. Alors la grand-mère se fâche dans une langue gitane, et les enfants se moquent d'elle en français.
Tout ce monde là est agglutiné autour de moi dans la petite salle d'appel, et je dois supporter le regard vicieux de l'enfant qui quémande des coups couplé à l'exaltation de celui qui en met pendant d'interminables minutes.
Soudain mon regard se pose sur un minuscule bout de chou, dissimulé derrière la grosse matonne qui fait l'appel. C'est une petite fille comme il y en a dans les contes, avec des cheveux en or qui font des boucles et des immenses yeux bleus, tout ça emmitouflé dans une doudoune rose en plastique. C'est le symbole même de l'innocence, qui attend patiemment que l'on appelle le nom de son père incarcéré. Alors pendant que j'admire le contraste qu'elle incarne, elle lève les yeux sur sa mère et se met à faire toutes sortes de gestes. Au milieu de tout ce vacarme et de cette violence ordinaire, il y a cette fillette de trois ans qui traduit en langage des signes les consignes de sécurité à sa maman. La chorégraphie est surréaliste.
C'est un îlot de paix, une bulle miraculeuse, inespérée, un moment aussi fascinant que pathétique.
Conversation entre gamins dans la dernière salle d'attente (si encore l'expression "salle d'attente" a un sens en prison) ;
- Vous êtes pauvres dans ta famille ?
- Oui, et toi ?
- Oui. C'est mieux d'être pauvre.
- T'es con ou quoi, c'est mieux d'être riche, on peut s'acheter des voitures.
- Non, non, non, non (inaudible), c'est bien d'être pauvre.
Le gamin de tout à l'heure se remet à chercher son frère. Devant l'inaction de la grand-mère et ma patience qui s'érode, je décide d'intervenir et lui enjoint d'arrêter. Le regard qu'il me donne est comparable à celui qu'on lance au ciel quand il commence à pleuvoir. C'est embêtant, pas tout à fait contraignant.
Alors qu'ils se mettent à débattre de la définition du mot "pédé", une femme à côté de moi glisse discrètement à l'oreille de son mari "t'as vu son dos ?". Ça ne manque pas de m'exaspérer ; après tout ce que l'on a vu d'eux, tout ce que cette dame trouve à dire c'est que leurs habits sont sales. Comme si le plus impardonnable crime de la grand-mère fut de ne pas avoir au moins essayé de sauver les apparences. Ça fait parti de ces couples que l'on voit rarement, une fois tous les deux mois tout au plus ; ils aimeraient sans doute voir leur fils plus souvent mais ils ont trop honte de se montrer là pour subir l'humiliation plus souvent.
Et puis surtout il y a cette femme, qui me fascine, les traits fins, les yeux noirs et agités, habillée en survêtement, flanquée d'un bébé absent.
Pas un être humain ne m'a jamais semblé aussi proche de l'animal. N'y voyez pas là une insulte, je ne parle pas d’intelligence, ce que je veux dire simplement c'est que tout chez elle semble être entièrement guidé par l'instinct. Elle est pleinement dans l'action. Tout son être est dans le verbe faire. Elle n'a pas l'air d'avoir conscience d'elle. D'ailleurs quand on répond à une de ses questions, elle ne dit jamais merci, mais pas parce qu'elle n'est pas gentille, non, parce qu'elle est déjà en train de penser à la prochaine étape, à la prochaine action. Elle ne parle pas un mot de français et nous demande les choses directement en espagnol, comme si l'idée que certains ne le parlaient pas ne lui avait pas traversée l'esprit. Sa vie semble n'avoir jamais été qu'une succession de gestes et d'actions nécessaires. Pas nécessaires à un quelconque bien être, bien sûr, mais nécessaires à l'accomplissement d'un devoir. Sa présence ici semble tout à fait naturelle, banale presque, mais évidemment héroïque. Une femme ordinaire, mais en un peu plus.
Quand elle découvre nonchalamment son sein pour allaiter son bébé, elle regarde fixement par la fenêtre ; elle est déjà dehors, en train de mener son prochain combat, seule et héroïque sans le savoir.